Les mal-biaisés

Parmi les souvenirs qui ont dessiné ma pensée et ancré mes croyances, ceux qui font intervenir mes institutrices de l’école privée catho sont en bonne place.

Chaque année, était organisée une collecte de vêtements, de fournitures scolaires et de jouets à destination des enfants malgaches concernés par une association partenaire.

Je me souviens de la culpabilité de ceux qui avaient moins à donner et des honneurs reçus par les camarades dont les parents avaient acheté une boîte de crayons de couleur neuve pour l’occasion.

C’était un jeu, un concours apparement pieux.
J’avais entre 5 et 10 et je voyais déjà le vice et la fatuité dans cette générosité intéressée.

Ma mère, que je sollicitais à contre-cœur, voyait d’un mauvais œil cette masturbation caritative.
« Je donne déjà aux pompiers et je m’efforce de vous nourrir, vous. »
Je pense aussi qu’elle se disaient que si beaucoup avaient tant à donner c’est qu’ils avaient trop acheté (…).

En lien… je me souviens également de tous ces moments à la cantine – que je ne manquais jamais – où j’entendais nos institutrices nous questionner « Tu ne termines pas ton assiette ? Tu devrais penser aux petits malgaches qui n’ont pas la chance de faire trois repas complets et variés par jour ! »

Il s’il était impératif de nous faire culpabiliser, comme si nous ôtions à ces enfants le pain industriel de la bouche… Je trouvais et je trouve cette question aussi puante que le lave-vaisselle laissé béant dans lequel nous devions disposer nos couverts et assiettes souillés après le repas.

La logique m’échappait. Comment pouvait-on être aussi généreux (…), conjuguer le plus-que-parfait sans fautes, résoudre des divisions à virgule et sortir de telles conneries ?

J’aurais volontiers proposé aux « maîtresses » de renoncer à leur confort. La vente de leurs sacs à main, aurait permis, à elle seule, de récolter les fonds nécessaires à la construction d’une école à Ambodirafia. Voire, un dispensaire.

Mais… je ne disais rien, pour le bien de tous et la paix sociale, j’étais « timide », c’était admis et entendu.
Aucun petit élève n’aurait osé remuer l’eau stagnante du bain de contradictions dans lequel nous croupissions avec pour seuls légers remous : ses remarques, qui, comme des aspersions baptismales, venaient nous laver la tête.