Apologie de la soûlographie


L’alcoolisme professionnel est une sous-catégorie de l’alcoolisme mondain. Il n’est pas une discipline olympique et n’est pas reconnu par l’APEC.

Je me souviens de ma première bière-pro, Heineken sur l’étiquette, victoire amère d’une stagiaire.  
Une fois encore, j’ai fait semblant d’aimer cela. Après quelques secondes – trop longues – j’ai fini par déglutir bruyamment le contenu, devenu tiède, de ma cavité buccale dans une moue maladroite alors que je tentais de feindre la satisfaction. Ce soir là, une femme est née. 

J’avais grandi et franchi la porte d’entrée de la vie professionnelle, j’allais boire au graal de l’alcoolisme mondain – dont j’avais une vision merveilleuse dans ses manifestations les plus abouties : bacchanalytique, un huis-clos habité par des cinquantenaires gominés à petites moustaches, arborant des peignoirs de soie bleu-ciel aussi brillants que leurs yeux concupiscents. Sur des canapés de velours, des femmes aux postures victoriennes qui rient fort en faisant basculer leurs têtes en arrière. Des femmes comme creuses qui se rempliraient de liquide de façon compulsive jusqu’à ressentir les effets de la houle. 

Quelques mois plus tard, après une conférence, j’étais capable de tenir une coupe et un verre de rouge dans la même main, un vol-au-vent poulet-champignon dans l’autre. Je pouvais réaliser l’exploit sur des talons qui défiaient les lois des la gravité.

J’avais appris une notion essentielle et fondamentale dans ma construction professionnelle : la persévérance paye.

L’alcool, lubrifiant commercial.

Sous son règne, on est plus à même de se vendre, on devient un hyper-soi, plus drôle, plus intelligent. Sous son influence, nous pensons  avoir un physique qui nous met à l’abris des complexes de façon à détendre notre “non-verbal » – et je ne travaille jamais correctement sous pression.

Sous alcool, c’est son âme que l’on déshabille… s’il y a bien une valeur morale à laquelle je tiens dans le boulot : c’est la transparence.

Mes idéologies normatives ne sont pas décadentes et drôlement arbitraires, c’est vous qui êtes à jeun.